시사저널
Alors qu’un morceau de tissu rouge s’envole au loin, le corps d’une dixième victime est retrouvé. Est-ce enfin le dernier meurtre ?

C’est à une heure du cœur de Séoul que l’on découvre la paisible ville de Hwaseong, connue pour ses vastes terres agricoles et ses rizières au creux des montagnes. Réputée aujourd’hui pour sa forteresse classée à l’UNESCO, son palais et sa bibliothèque Starfield, Hwaseong — également apparentée à Suwon — attire le tourisme curieux de découvrir davantage l’histoire de la Corée. Mais entre 1986 et 1991, une vague de meurtres s’abat sur les habitants d’un village, cas criminel qui se fera ensuite connaître de par son erreur judiciaire sans limites.
Septembre 1986 : Un homme trouve le corps sans vie d’une dame dans la soixante-dizaine, sur une route au milieu d’un champ, alors que les jeux asiatiques prenant place en Corée débutent seulement. La police arrivant sur la scène de crime considère premièrement que c’est une affaire de vol qui a mal tourné, ou que la victime a été percutée par un véhicule. L’autopsie révèle alors un viol, et une mort par étranglement. Ce cas n’est donc pas un simple accident, mais à cause des jeux, seuls trois policiers furent dépêchés sur place, craignant une attaque nord-coréenne lors des évènements sportifs.
Octobre 1986 : Une jeune fille dans la vingtaine est retrouvée nue dans un champ, son collant autour du cou ayant manifestement servi à l’étrangler, violée à son tour.
Novembre 1986 : Troisième victime, et une des deux seules qui parviendront à échapper à leur ravisseur. Après avoir été attaquée par un homme, et emmené dans un champ pour être violée et tuée à l’abri des regards, la jeune femme indiqua à son agresseur qui souhaitait lui dérober son portefeuille qu’elle avait dû le faire tomber sur la route lorsqu’elle fut attrapée. Malgré ses liens retenant ses poignets, elle parvint à s’enfuir dans une maison voisine lorsque son agresseur partit à la recherche dudit portefeuille et un portrait-robot put enfin être établi. À cette époque, les meurtres n’étaient que très peu médiatisés, résultant en une large partie de la population ignorante des méfaits commis. Un cas de meurtres en série était inédit en Corée, la police préférait rester prudente quant à ses allégations.

Le suspect est décrit comme ayant entre 24 et 27 ans, mesurant entre un mètre soixante-cinq et soixante-dix, la moyenne pour un homme à cette époque. Son portrait-robot le présente comme un jeune homme aux cheveux très courts, et aux yeux acérés et vides de remords.
Décembre 1986 : Nouveau meurtre, celui d’une fille dans la vingtaine au visage recouvert par ses vêtements, son collant enfoncé dans la gorge. Deux jours plus tard, un quatrième corps est découvert, son chemisier attachant ses mains dans son dos, le visage recouvert d’une culotte, le collant serrant son cou. Un mode opératoire semble se dessiner progressivement.
Janvier 1987 : Cinquième victime, une adolescente. Le point commun entre toutes ces femmes ? Elles portaient du rouge au moment de leur agression. Les meurtres s’ébruitent, la population commence à prendre peur, et on les décourage de sortir le soir, et de porter du rouge pour ne pas attirer l’attention du tueur. On commence à voir des totems être plantés dans les rizières portant les inscriptions « Si tu ne te rends pas, tu seras déchiqueté membre par membre ». Par-dessus tout, l’inefficacité de la police était pointée du doigt, alors que les meurtres n’étaient espacés que de 2km entre eux à chaque fois. Il eût fallu attendre ce cinquième meurtre pour qu’enfin on en vienne à se dire que le tueur était sans doute le même, et non une coïncidence. C’est à ce moment que les renforts furent envoyés à Hwaseong, mais la technologie était si faible qu’il n’était pas possible de prélever de l’ADN sur les scènes de crime à l’époque. La seule piste : du sang de groupe sanguin B, prélevé sur les corps. Des cheveux, poils, salive, et sperme furent prélevés, mais les empreintes digitales furent comparées à œil nu avec celles dans les fichiers de la police. En somme, les preuves étaient nombreuses, mais aucun moyen de les analyser pour les exploiter.

Le mode opératoire semblait être le suivant : les victimes étaient attaquées si elles portaient du rouge, attachées avec leurs vêtements, étranglées avec des collants. Certaines étaient violées, d’autres étaient retrouvées avec des fruits tels que des pêches dans le vagin. Le tueur est considéré comme méthodique, sadique, psychopathe, nymphomane, mais surtout très intelligent pour parvenir à ne pas se faire attraper par la police malgré tous les meurtres en un si court laps de temps. Grâce au développement éclair de la Corée à cette époque, les médias purent relayer les informations plus rapidement, et une véritable chasse à l’homme débuta.
Mai 1987 : Des enfants découvrent un corps aux abords d’une forêt, moins de preuves que pour les précédentes victimes, mais même mode opératoire. Un homme fut aussi agressé peu de temps après, mais fut relâché, car ayant sans doute été pris pour une femme avec ses longs cheveux, et sa veste aux allures féminines. Un mois plus tard, les protestations des villageois éclatent, mais aussi du peuple qui réclame à cette même période une démocratisation du pays, à la suite de la grande émeute de Gwangju en 1980, sous la présidence de CHUN DOOHWAN. Dix mille membres des forces de l’ordre furent réquisitionnés pour contrôler les citoyens, et éviter de nouvelles émeutes dans le pays.
Septembre 1988 : Une septième victime est découverte, plus d’un an après le dernier meurtre. Le corps retrouvé est celui d’une dame dans la cinquantaine.
Le huitième meurtre est celui qui marqua un tournant dans cette affaire criminelle. Une adolescente de treize ans — PARK SANGHEE — est retrouvée morte dans sa chambre, violée et étranglée. C’est la seule et unique fois où un meurtre se produisit au domicile de la victime, sans « raison » apparente puisqu’elle ne portait pas de rouge. Son âge scandalisa la Corée, mais un nouvel indice fut découvert : des traces de métaux lourds s’apparentant à du titane. La police pensa immédiatement à un fermier ou un mécanicien, le titane étant souvent utilisé pour les véhicules agricoles, ou dans la réparation. Des cheveux furent retrouvés, et l’on décida de questionner près de 20.000 hommes entre 20 et 40 ans, pour prélever leurs cheveux, empreinte, et groupe sanguin. Puis, un suspect émerge : YOON SUNGYEO.

YOON est né à Séoul, où il vécut jusqu’au décès de sa mère à la suite d’un accident de voiture lorsqu’il n’était encore qu’un enfant. Atteint à l’âge de trois ans de la polio, il déménagea ensuite avec son père à Hwaseong, couvert de dettes, menant la vie d’un mendiant. Son père ne lui accordant que peu d’intérêt et le déscolarisant pour se focaliser sur son addiction aux jeux d’argent, YOON est recueilli par un fermier et commença à travailler pour lui, en réparant des engins agricoles. En contact régulier avec des métaux lourds, il connaissait également PARK qui était la petite sœur d’un de ses amis. Handicapé, ayant du mal à se mouvoir et à marcher, la police partie du principe qu’il avait tué toutes ses femmes, car il aurait développé une haine à leur encontre, car en tant que handicapé, il n’avait pas de compagne. On préleva ses cheveux et des poils pubiens, et il fut accusé quand son groupe sanguin ressortit comme étant B.
Juillet 1989 : YOON est arrêté pour le meurtre de PARK, après qu’il ait avoué le meurtre à la police. Il racontera plus de vingt ans plus tard que la salle d’interrogatoire dans laquelle il avait été emmené lui faisait penser à une cellule utilisée pendant l’occupation japonaise, avec ses chaînes pendant du plafond. Il y fut forcé à faire des squats pendant des heures, ne pas manger, ni dormir pendant des jours, et fut frappé encore et encore, si bien qu’il craqua et avoua, par peur, douleur, et faiblesse. En réalité, YOON n’est pas le tueur, mais la police étant tellement sous pression du gouvernement et des citoyens qu’elle n’en fit qu’à sa tête, et se précipita pour inculper le premier homme correspondant un minimum à l’avis de recherche. Les aveux furent dictés, un coupable avait été trouvé, quel qu’en soit le prix.

Réalisant dans quel engrenage il venait de tomber, YOON commença à clamer son innocence. Âgé de seulement vingt-deux ans lors de son arrestation, c’est épuisé, et dépité, qu’il dût faire ses aveux en direct à la télévision. C’est en août que se tint une reconstitution du meurtre, mettant en avant de manière flagrante le fait qu’il était innocent, mais la police ne voulait et ne pouvait pas admettre son erreur. Pourtant, la reconstitution mit en avant un problème de taille : un mur. En effet, pour atteindre la maison de l’adolescente et plus particulièrement sa chambre, le tueur devait escalader un mur. Néanmoins, la polio dont avait souffert YOON fut si grave qu’il en était tout simplement incapable. Malgré tout, la police l’inculpa, et clôtura aussitôt l’enquête.
Février 1990 : le procès prend place, YOON plaidant non coupable malgré le manque d’avocat, ce droit lui ayant été retiré. Ayant arrêté l’école à la fin de la primaire, il fut reconnu comme étant une personne naïve et influençable dont il était difficile d’assurer sa défense. La seule preuve retenue contre lui fut contre toute attente les aveux forcés qu’il a dû prononcer, résultant d’une peine de prison à vie. Ce n’est que 21 ans et six mois plus tard qu’il reverra la lumière du jour, en homme libre.
« Je n’ai qu’une raison de prouver mon innocence. Je ne pourrai jamais me pardonner de voir ma mère au paradis en tant que criminel. » – YOON SUNGYEO
Derrière les barreaux, YOON continua sans cesse de clamer son innocence, résultant en des placements en isolement. Personne ne le croyait, puisque la police semblait sûre de son choix. Mais bien vite, revirement de situation.
Novembre 1990 : Une collégienne est retrouvée morte.
Avril 1991 : On atteint les dix victimes, une dame dans la soixantaine. Tous les meurtres ont permis d’établir un périmètre de 10km autour de la ville de Hwaseong, mais YOON étant déjà emprisonné, les forces de l’ordre déclarèrent que les deux derniers meurtres devaient être le méfait d’un copycat. Puis, on ne trouva plus jamais la moindre victime, et ce, jusqu’à ce que YOON ne soit libéré en août 2009.
Avril 2006 : Le délai de prescription du dixième meurtre expirant, si le vrai meurtrier est un jour attrapé, il ne pourra pas être inculpé.
Septembre 2019 : Vingt-huit ans se sont écoulés depuis le dernier meurtre. Cela fait à présent dix ans que YOON est libéré. Après avoir passé trois années à vivre dans une communauté religieuse dans le but de se réinsérer dans la société, l’homme est aujourd’hui marqué par son temps passé derrière les barreaux. Et là, enfin, avec l’évolution de la technologie, une correspondance ADN est trouvée. C’est après trois décennies que le véritable tueur est appréhendé à Busan ; LEE CHUNJAE.
« Vous m’avez enfin attrapé ! » – LEE CHUNJAE
En 1994, LEE est accusé d’avoir violé et tué sa petite sœur, et purge depuis une peine de prison à vie, dans un centre carcéral sur Busan. Fasciné par les femmes, il l’était davantage de leurs mains, qu’il aimait toucher et mettre en avant avec des bâillons. À force de discuter avec une enquêtrice, il révéla les détails des dix meurtres, incluant celui de l’adolescente PARK, ainsi que des deux tentatives échouées. YOON est alors officiellement innocenté lors d’un nouveau procès, en novembre 2020.

Retraçant le passé de LEE, on découvrit que les agressions s’étaient déroulées à côté de son domicile, et qu’il fut interrogé parmi les 20.000 hommes correspondant potentiellement au profil du meurtrier. Mais étant issue d’une famille riche, la police se détourna de son profil, persuadée à tort à nouveau que le tueur ne pouvait être qu’un pauvre. Surprise, on découvre que son groupe sanguin est O, et une nouvelle fois le scandale éclate : depuis le début, le groupe identifié comme étant B était en réalité O, l’erreur criminelle ayant coûté la jeunesse de YOON s’aggravant. Lors du procès, LEE témoigna même en faveur de YOON pour l’aider à blanchir son nom.
« Pourquoi j’ai décidé d’avouer les meurtres ? Car à cause de moi, beaucoup de gens ont souffert et ont pleuré. » – LEE CHUNJAE
La première chose, sans surprise, que YOON dit lors de son verdict, fut à quel point il était heureux de pouvoir prétendre au paradis et voir sa mère en homme libre et innocent. Résilient, il blâme l’époque dans laquelle se sont déroulés les meurtres, et son manque de technologie avancée pour identifier avec précision l’ADN et le sang retrouvés sur les corps. Son milieu social, éducatif, ainsi que son handicape sont également des facteurs « aggravant », mais il s’avoue satisfait d’avoir été prouvé innocent. Il reçut de la part du gouvernement une large compensation financière, dont le montant n’a pas été divulgué au public, et grâce à cette affaire criminelle hors nome, le délai de prescription dans les affaires de meurtre au premier degré a été aboli. Quant à LEE, en plus des dix meurtres, il en avoua quatre autres, ainsi qu’une trentaine de viols et tentatives d’agressions qui auraient potentiellement pu découler sur des meurtres.

On peut trouver des documentaires, dont de la CNA, traitant de cette affaire, ainsi que le film coréen « Memories of Murder » de BONG JOONHO, avec SONG KANGHO et KIM SANGKYUNG dans les rôles principaux, sortie en 2003. Cette affaire prouve qu’encore une fois, malgré de lourdes fautes commises, la justice finit par triompher, et le système judiciaire continue de progresser, même si la justice ne se trouve pas irréprochable, comme en témoigne YOON.
Journaliste : Pillet Anaïs
Sources : KSTATION TV, voir sous les photos