CJ ENM
Dans le plus grand des silences, comment faire entendre sa voix ?

Tous les jours, nous regardons des films sans nous demander la portée de leur signification, et l’impact qu’ils peuvent apporter dans notre quotidien. Rares sont les cas comme celui dont nous allons traiter aujourd’hui, où un film a choqué à ce point l’opinion publique permettant de réouvrir une affaire pourtant classée depuis quelques années…
TW : Pour public averti, violence sexuelle sur mineurs.
GONG JIYOUNG est une célèbre écrivaine née en 1963 ayant révolutionnée la littérature coréenne. À peine adolescente, elle commence à publier ses propres histoires, espérant attirer l’attention de maisons d’édition afin de projeter ses œuvres sous la lumière des projecteurs. Lorsque la popularité la gagne au début des années 2000, elle a trouvé sa plume, ainsi que ses sujets de prédilections : la précarité, la discrimination, l’égalité des sexes, le monde du travail et tout particulièrement, la protection des mineurs.
C’est en 2009 qu’elle publie alors le livre « Les enfants du silence » [Silenced / The Crucible / Togani/ Dogani /도가니], s’intéressant alors de tout près à l’école Inhwa à Gwangju, dans le Sud-Ouest de la péninsule coréenne. En effet, en 2005, un scandale sans précédent s’est abattu sur le pays lorsque l’on découvrit que pendant plusieurs années, les élèves de cet établissement — au nombre de 72 à l’époque — se faisaient agresser par leurs professeurs.

Inhwa n’est pas n’importe quelle école, non. Elle s’adresse aux élèves sourds-muets. Incapable pour la plupart de faire entendre leur voix sur leurs agressions, c’est plongé dans le silence qu’ils subirent viols, attouchements, coups, tontes de cheveux forcés, et autres lourds sévices. Fondée en 1961, c’est en novembre 2011 qu’elle fermera définitivement ses portes. Officiellement, neuf enfants portèrent plainte pour des agressions étant survenues entre 2000 et 2003, mais beaucoup plus n’auraient osé parler, de peur des représailles. En outre, aucun interprète n’aurait été présent lors du premier procès pour aider les enfants à communiquer et comprendre ce qu’il se passait.
Le livre « Les enfants du silence » s’inspira alors de cette affaire criminelle, l’auteure cherchant à interpeller le peuple quant aux sanctions ayant été prononcées. En 2005, lorsque l’affaire éclate, on comprend très rapidement que le procès est corrompu, car malgré les témoignages et les preuves, les inculpés sont relâchés et rétablis dans leur fonction. Le livre permet de faire ébruiter l’affaire à nouveau, mais c’est en 2011 que tout bascule, lorsque le roman est adapté en film sous le nom « Silenced » [Dogani], porté à l’affiche par l’acteur GONG YOO et réalisé par HWANG DONGHYUK.
Le premier rôle n’est pas laissé au hasard, car le jeune homme jouit déjà d’un franc succès. En 2007, il s’illustre dans le drama « Coffee Prince », qui le propulsera au rang de super star. Habitué des rôles fleur bleue et charmeurs, ce nouveau projet plein de gravité attire grand nombre de coréen, découvrant ou redécouvrant l’affaire. Fidèle au roman, le film retrace le parcours du professeur KANG INHO, joué par GONG YOO, transféré dans l’école Ihnwa (dans la ville factice de Mujin dans le livre et le film). Dès son arrivée, il découvre que les élèves sont victimes d’abus sexuels par le corps enseignant et la direction, et il s’empresse alors de leur venir en aide.
« Ce que les gens voient dans ce film, c’est une version miniature de notre société » – CHUN SANGCHIN, sociologue.
Le professeur ayant été réellement confronté à ces faits a alerté différents organismes sur les droits de l’homme, mais fut immédiatement renvoyé lorsque cela remonta aux oreilles de la direction, étant également impliqué dans les viols. Le film dresse la liste des violences subies par les enfants, mettant l’accent sur le fait que les sévices perdurèrent après les cours lorsque certains enseignants ramenèrent les élèves chez eux. KANG INHO prend connaissance des faits grâce aux témoignages de trois élèves, portant les stigmates de coups sur eux, et il s’empresse de porter l’affaire devant les autorités.
Membre éminent de la communauté religieuse de Mujin, le directeur d’école, principal mis en cause, s’attire rapidement la sympathie du public lorsque la nouvelle s’ébruite, au grand dam des victimes et leurs parents. Et le juge corrompu n’aide pas à faire la lumière sur les violences subies par les enfants : vite classée, l’affaire est réglée, à l’amiable, par des arrangements financiers. Avec des conséquences tragiques : un élève dans le désarroi se jette sous un train. Trois des principaux accusés écopent finalement de six à huit mois d’emprisonnement. Le film se clôt sur la scène où le professeur KANG et deux de ses élèves manifestent devant le tribunal pour que justice soit faite.

C’est là que tout bascule. Le film a profondément touché le public coréen et international grâce à la tristesse et la compassion que l’on ressent pour les élèves, et ce puissant sentiment de révolte naissant en nous au fur et à mesure que l’on visionne le film. Les scènes de violence sont très visuelles, sans sous-entendues et appuyées par une musique qui souligne la cruauté et la perversion dont font preuve les adultes. Le film a eu un écho international et fut représenté lors de nombreuses cérémonies, se plaçant 4e au box-office mondial à sa sortie. Il fut nominé pour le prix de Meilleur Film, de la Meilleure Actrice pour un second rôle (JUNG YUMI) et pour le Grand Bell Awards. Il reçut également des récompenses, le Prix du Public et du Dragon Noir décerné au Far East film, ainsi que le prix Paysage obtenu lors du festival du film coréen à Paris, en 2012. En Corée, le film est premier au box-office et génère près de 6 millions d’euros de recette, et le livre devient rapidement un best-seller, trois ans après sa publication.
« Au cours des dernières années, nous n’avons vu presque aucun film sud-coréen examinant activement l’état de notre société comme le fait « Silenced » » —AHN SIHWAN, critique.
La société coréenne se révolte, trouvant la justice trop clémente et demande une réouverture de l’affaire. En novembre 2011, l’école Inhwa sera enfin fermée et les coupables seront rejugés. Le directeur, âgé alors de 63 ans, sera condamné à douze ans de prison pour agression sexuelle et abus d’autorité, et devra porter un bracelet électronique pendant dix ans. Un changement législatif s’opère et la loi Dogani sera votée en octobre 2011. Elle élimine le délai de prescription pour des actes commis sur les enfants en dessous de treize ans et les femmes handicapées, et augmente les peines de prison. Autrefois, la condamnation pouvait s’élever à sept ans de prison pour sévices sur handicapés, et jusqu’à dix ans s’il s’agissait d’enfants.
La sanction passe donc à une possibilité d’emprisonnement à vie. La clause « impossible de résister », qui consistait à demander aux victimes (en particulier les handicapés) de prouver qu’ils étaient physiquement ou mentalement incapables de résister à leur assaillant, sera abrogée, car elle permettait à trop grand nombre d’agresseurs sexuels d’échapper à la justice. Une sanction additionnelle sera portée à l’encontre du « meneur », si les violences sont commises en groupe. Ainsi, HWANG DONGHYUK a permis, grâce à l’art du cinéma, la réouverture d’une affaire classée sans suite et de rendre justice à des enfants qui ne pouvaient se défendre à l’époque. Les faits sont examinés à nouveau et la loi est modifiée pour permettre une plus grande équité envers les handicapés et les enfants.
Parfois, les images, ici cinématographiques, peuvent être plus fortes que les mots. Le film a fédéré les énergies de la société coréenne, qui voit en « Silenced » un révélateur de l’époque. Comme disait le professeur KANG INHO : « Les plus belles et plus précieuses choses au monde ne peuvent être vues ou entendues, mais seulement ressenties dans notre cœur. » Lorsque le vrai procès eu place la première fois, six accusés ont reçu des peines allant de l’acquittement immédiat à cause du délai de prescription, à 3 millions de won d’amende (environ 1 900 €). Le roman, puis le film furent donc cruciaux afin que justice soit rendue et les empêche à nouveau d’être au contact d’enfants vulnérables.
De plus, un témoin raconta que lorsqu’il travaillait comme professeur à Ihwa à l’époque, il aurait découvert que deux élèves avaient été battus à mort par le directeur et le vice-président (deux frères) puis enterrés derrière un des bâtiments, mais ce témoignage n’a pas pu mener à des investigations, aucun corps n’ayant été retrouvé. Toutefois, en plus des six principaux accusés, d’autres professeurs plaidèrent coupables pour séquestration et coups et blessures. Au total, un dixième de la Corée a regardé le film en salle à sa sortie, dont le président de l’époque LEE MYUNGBAK qui permit de mettre davantage à la lumière cette affaire.

Lorsque le premier procès fut soldé par des acquittements, les professeurs retournèrent dans l’école où résidaient encore 22 élèves — majoritairement des orphelins — et le gouvernement continuait d’attribuer tous les ans des subventions à l’établissement, car il ne trouvait pas d’autres écoles où envoyer les enfants. À la sortie du film, diverses pétitions ont circulé afin de faire réouvrir l’enquête, preuve de l’implication de la population pour rendre justice.
Aujourd’hui, aborder des sujets aussi sensibles que les violences sexuelles sur mineurs devient compliqué, mais donner la parole aux victimes, même imagée, reste crucial pour le bon fonctionnement de notre société. Le réalisateur déclara à la sortie du film qu’il souhaitait montrer que malgré le fait que la société évolue, il y a toujours des actes barbares de commis. En 2011, 320 dossiers criminels traitaient de cas d’agressions sur handicapés, allant jusqu’à 199 en 2007 selon l’Agence de Police Nationale, mais elle estime également que moins de 10 % n’osent porter plainte par peur et honte. On peut retenir comme moralité cette citation :
« Il ne faut pas se battre pour changer le monde, mais il faut se battre pour que le monde ne nous change pas » — JUNG YUMI, actrice du film.
Journaliste : Pillet Anaïs
Photos : Sous les photos
Sources : KSTATION TV