Segye
Épisode spécial pour la rentrée, qui vous plonge au cœur des castes nord-coréennes !

À l’issue des Jeux olympiques s’étant tenus sur Paris cette année, la Corée du Nord annonça la réouverture de ses frontières pour accueillir à nouveau du tourisme. En effet, ce pays si particulier, et isolé, avait été contraint de les fermer lorsque la pandémie de Covid 19 frappa la planète entière. Dès lors, il n’était pas possible de pénétrer sur le territoire nord-coréen, et encore moins d’en sortir. La réouverture des frontières pourra permettre à certains curieux, et avides de réponses, d’aller découvrir ce régime dictatorial, pour peut-être, en saisir ses subtilités.
Pour comprendre la Corée du Nord, il est important de connaître son origine. Autrefois pays unifié, c’est lorsque le Japon a eu main mise sur le pays pendant la période d’occupation (1910-1945) que la Corée a commencé à se scinder progressivement. Les premières révoltes apparues en 1919 avec des mouvements indépendantistes se sont soldées par des échecs et de nombreuses vies perdues. C’est ainsi que le 21 mars 1919, à Vladivostok, est créé un gouvernement provisoire dirigé par KIM ILSUNG, futur dirigeant nord-coréen, et le 11 avril 1919, un autre est proclamé à Shanghai, dirigé par RHEE SYNGMAN, futur premier président de la Corée du Sud. Chacun de ces gouvernements possède son idéologie propre, à l’image des deux grandes puissances de la Guerre froide, les États-Unis, dans le Sud, et l’URSS, dans le Nord.

De fortes tensions naissant alors entre les deux Corées, et l’ONU fit établir en 1947 une ligne de démarcation au trente-huitième parallèle du pays. L’année suivante, au Sud, est proclamée la République du peuple Han (대한민국ou 한국). Le mois suivant, au Nord, né la République démocratique du peuple du Pays du matin calme (조선만주주의인민공화국 ou 북한). La guerre éclate entre les deux camps le 27 juin 1950 avant qu’un cessez-le-feu ne soit proclamé le 27 juillet 1953. En Corée du Nord, la politique du Songbun sera progressivement instaurée pour stratifier la population suivant un mode de classification sociale très strict.
Le Songbun est un système de discrimination mis en place par le gouvernement nord-coréen dans la période d’après-guerre pour récompenser les fidèles du régime communiste de KIM ILSUNG (dirigeant de 1948 à 1994) et punir les collaborateurs japonais ou les dissidents politiques. Les informations concernant le Songbun étant en grande majorité classées confidentielles, il est difficile de les obtenir, si ce n’est en recueillant les témoignages de réfugiés s’étant enfuis du pays.

À sa création, le Songbun divise la société en trois classes sociales, revues au nombre de cinq dans les années 2000 et subdivisées en 51 catégories suivant la profession des individus et leur degré de loyauté au régime. Initialement, la population est répartie comme suit :
- Le Noyau représente 28 % de la population : classe standard englobant les descendants de héros de la guerre de Corée ainsi que les paysans.
- Les Incertains représentent 45 % de la population, comprenant les individus ayant vécu en Corée du Sud ou en Chine, ceux ayant des membres de leur famille dans ces deux pays, les marchands et les intellectuels. Ils subissent des discriminations mineures.
- Les Hostiles représentent 27 % de la population, regroupant tous les exclus du régime : religieux, dissidents politiques, prisonniers, et ceux dont un membre de la famille à déserté la Corée du Nord pour aller en Chine ou en Corée du Sud. Ceux ayant collaboré avec l’armée japonaise lors de l’occupation sont également concernés. Cette catégorie subit le plus de discriminations.
Deux nouvelles castes seront créées par la suite : les Spéciaux, qui constituent le cercle proche du dirigeant, et les Complexes, catégorie intermédiaire entre les Incertains et les Hostiles, subissant également la discrimination de leur classe sociale. Seule la famille du dirigeant est exclue du Songbun, mais elle n’en reste pour autant pas moins vulnérable que le reste de la population, comme en témoigne l’exécution de JANG SONGTAEK, l’oncle de KIM JONGUN.

Le Songbun règle tous les aspects importants de la vie : études (assignées en fonction du rang social), lieu d’habitation, travail (imposé pour les catégories Incertains ou les classes inférieures), accès à la santé (uniquement disponible pour le Noyau et les Spéciaux. Le Songbun est attribué suivant les actions et faits d’armes des parents durant l’occupation japonaise et la guerre de Corée et se transmet de manière héréditaire. Ceux ne disposant pas d’un Songbun élevé ne peuvent pas habiter Pyongyang, la capitale, ou encore Kaesong ou Rason, villes frontalières respectivement de la Corée du Sud et de la Chine et zones d’activité industrielle et économique.
Les handicapés sont également écartés des grandes villes pour présenter une population « saine et aisée » aux potentiels touristes se rendant dans la capitale. Les habitants qui veulent se rendre dans une autre ville doivent se munir d’un laissez-passer ou d’un certificat précisant le temps de séjour et surtout le motif de déplacement. La conséquence est une explosion du trafic de faux papiers et du marché noir pour procurer à la population les médicaments réservés à l’élite habitant Pyongyang.

Le système du Songbun étant héréditaire, les individus des classes modestes deviennent fermiers ou travailleurs dans les mines, et ceux des classes hautes sont employés par le gouvernement. Cependant, à la mort de KIM ILSUNG en 1994, le système est un peu modifié et autorise une mince circulation sociale. Il est à présent possible de faire réviser son Songbun trois ans après avoir travaillé dans la même entreprise, ou par arrêté de la section locale du Parti.
La corruption étant très prononcée en Corée du Nord — tout comme dans le Sud —, il est possible d’influencer son Songbun en versant une forte somme d’argent, ce dont peu de personnes disposent, aux inspecteurs chargés de le réévaluer. Chaque citoyen dispose de son propre registre à l’âge de 17 ans, jusque-là rattaché au registre du père, disponible en ligne sur le serveur du ministère de la Sécurité publique. Néanmoins, le système du Songbun perd peu à peu en efficacité à mesure que le pays s’ouvre sous l’impulsion des « mesures du 30 Mai » promulguées en 2014 par KIM JONGUN en faveur de l’économie de marché.

La valeur de la monnaie augmente progressivement, l’industrie devient de plus en plus autonome. L’agriculture commence à progresser en 2013 et le pays parvient presque à se passer de l’aide alimentaire mondiale pour nourrir sa population, estimée aujourd’hui à 25,5 millions de personnes. Ces nouvelles mesures permettent également d’avoir un salaire plus important et facilitent la mobilité dans le pays.
Il existe toutefois un moyen immédiat d’améliorer son Songbun et d’intégrer la classe des Spéciaux. S’entretenir au minimum vingt minutes avec le leader suprême ou encore apparaître en photo à ses côtés permet d’intégrer automatiquement un rang social supérieur. Ces personnes, au nombre très réduit, sont celles qui ont le plus de pouvoir dans la société, au-delà même des membres du Parti. En outre, les différents organismes [syndicats d’ouvriers, de paysans, de femmes ou encore la Ligue de la Jeunesse communiste] peuvent avoir un droit de regard sur le Songbun et réévaluer le grade de leurs membres exemplaires.
Dès la mise en vigueur du Songbun, des millions de personnes sont classées dans la catégorie des Hostiles par le gouvernement de KIM ILSUNG et sont envoyées dans le nord du pays, majoritairement dans la région Hamgyeong, partie la plus pauvre et la plus isolée de Corée du Nord. Éloignés du monde, ils sont pour la plupart envoyés dans des prisons politiques appelées kwanliso [관리소]. On recense cinq prisons principales en Corée du Nord, pouvant contenir entre 80.000 et 120 000 personnes chacune. Créées dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, elles sont à l’image des goulags de l’URSS.

L’existence de ces prisons, niée par le régime, est cependant attestée par des témoignages de rescapés et des images satellites. Véritables complexes, certaines de ces prisons ont la taille d’une ville, avec des conditions de détention très dures. À côté des kwanliso on trouve des prisons pour les condamnés de droit commun, appelées kyohwaso [교화소], dont vingt-sept sites seraient recensés. Les kwanliso, contrairement aux kyohwaso, ne sont pas reconnues par l’État, bien qu’elles soient placées sous le contrôle du département de la sécurité gouvernementale. En dépit du fait que les prisonniers des kyohwaso sont des détenus de droit commun, leurs conditions de détention n’en sont pas moins sévères.
Beaucoup de Nord-Coréens admettent ne pas connaître précisément leur Songbun. Les classes inférieures sont peu au courant de ce système, mieux maîtrisé par les catégories hautes de la société, qui s’en servent comme outil de discrimination. Généralement, pour connaître son rang, on procède par estimation. C’est ainsi que les Nord-Coréens se font une idée de leur rang social en jugeant des responsabilités et des postes qu’occupent les personnes dans leur entourage.

La Corée du Nord est signataire en 1981 du Pacte international relatif aux droits civiques et politiques, ainsi que du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, dont l’article premier — identique — dit :
- Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel.
- Pour atteindre leurs fins, tous les peuples peuvent disposer librement de leurs richesses et de leurs ressources naturelles, sans préjudice des obligations qui découlent de la coopération économique internationale, fondée sur le principe de l’intérêt mutuel, et du droit international. En aucun cas, un peuple ne pourra être privé de ses propres moyens de subsistance.
- Les États partis au présent Pacte, y compris ceux qui ont la responsabilité d’administrer des territoires non autonomes et des territoires sous tutelle, sont tenus de faciliter la réalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et de respecter ce droit, conformément aux dispositions de la Charte des Nations Unies.
Le système de castes contredit le fondement de ces deux pactes déclarant que tout être « dispose de sa liberté de conscience exprimée sans discrimination de n’importe quel type qui soit incluant sa race, sa couleur, son sexe, sa langue, sa religion, sa politique ou toute autre opinion, sa nationalité, ses origines sociales, sa propriété, sa naissance ou tout autre statut ».

Seul un apaisement durable entre les forces régionales semble pouvoir à long terme atténuer les tensions internes et les disparités sociales en Corée du Nord, aboutissant à l’abolition de ce système inégalitaire. Avec la volonté d’ouverture de KIM JONGUN sur le monde, et l’apaisement des tensions avec le Sud, peut-être qu’un jour le Nord dira au revoir à son système castaire, un des seuls encore présents au monde, avec l’Inde par exemple.
Si vous voulez en apprendre davantage sur la Corée du Nord, nous vous invitons à découvrir le Comité des Droits de l’Homme en Corée du Nord qui propose de nombreux rapports à ce sujet.
Journaliste : Pillet Anaïs
Photos : Sous photos
Sources : KSTATION TV