Yonhap
Est-il vrai de penser que l’erreur est humaine, et qu’elle excuse le plus grand des méfaits ?

Un accident arrive sans prévenir, aussi rapidement que l’on souffle la flamme d’une bougie. Et pourtant, c’est ce court instant qui est décisif dans la vie de tout un chacun. L’effet papillon repose sur la croyance qu’une petite action ou décision peut engendrer des conséquences changeant notre destin. Une décision lourde de conséquences qui fut prise lorsque le Sampoong Department Store ouvrit ses portes, causant la mort de plus de cinq cents personnes.
La Corée du Sud, au XX° siècle, subit un grand nombre de catastrophes sur son territoire, notamment la guerre Russo-Japonaise de 1904-1905, l’occupation japonaise de 1910-1945 et la guerre de Corée de 1950-1953. Alors qu’on pensait qu’une page de son histoire sombre se tournait définitivement pour laisser place à une nouvelle ère de prospérité, la péninsule a fait la une des journaux pour une des tragédies qui deviendra la plus meurtrière au monde de son temps, lorsqu’en juin 1995 un centre commercial s’effondre, emportant avec elle la vie de 502 victimes.

Le Sampoong Department Store (que nous appelons uniquement Sampoong au fil de cet article) était un tout nouveau bâtiment dans le district de Seocho, à Séoul. Quelques années avant son ouverture, la ville avait accueilli pour la toute première fois les Jeux olympiques d’été en 1988, faisant de la Corée un nouveau pays asiatique à la mode avant même le boom de la hallyu avec la Kpop et les dramas. Après un passé des plus tumultueux avec une grande partie de ses pays voisins, la Corée monopolisa la construction des infrastructures afin qu’elles soient exclusivement d’origine coréenne et non étrangère. Mais une construction coréenne n’était alors pas nécessairement gage de qualité comme on peut le connaître aujourd’hui.
Pour essayer de moderniser la ville au plus vite, et dépeindre un niveau de vie et de développement prospère en opposition à son passé, les constructions étaient souvent bâclées, achevées rapidement sans prêter attention aux détails ou aux normes élémentaires de sécurité. La vitesse primait sur le résultat, une leçon qui sera difficile à encaisser près d’une décennie plus tard. Lors des 30 ans de l’anniversaire de son effondrement cette année, 63,3 % de familles endeuillées sur une étude de trente souffraient toujours de troubles post-traumatiques, selon l’association des survivants de l’effondrement du Sampoong Department Store. Ce trouble s’exprime principalement par des crises de léthargie et de colère, accompagnées de pensée obsessionnelle ressassant l’accident. Qu’a-t-il pu donc se passer pour laisser une nation traumatisée ?
La construction de Sampoong débuta en 1987 et avait pour ambition première de devenir une résidence d’appartements. Le projet avait été remis à l’entreprise de travaux WOOSUNG CONSTRUCTION, qui avait entamé la construction d’un bâtiment de quatre étages. Au cours des travaux toutefois, l’entreprise SAMPOONG GROUP repris le chantier, et à sa tête LEE JOON qui décida de le reconvertir en centre commercial, et ajoutant un cinquième étage. Sa plus grosse erreur fut de reconvertir l’utilité du bâtiment, car afin d’installer des escalators pour connecter les différents étages, il fut nécessaire de détruire plusieurs colonnes de soutien, d’autant plus que le cinquième étage servit de food court, un étage réservé pour restaurants et cafés.

Malgré tout, le centre commercial acheva ses travaux en 1989, et ouvrit officiellement ses portes le 7 juillet 1990. Composé d’une aile nord, et une aile sud, il accueillait en moyenne quatre mille visiteurs par jour, ce qui fragilisa un peu chaque jour ses étages qui manquaient cruellement de soutien. En outre, afin de gagner de la place dans les étages, LEE JOON décida de réduire le diamètre des colonnes toujours en place, passant de 80cm à 60cm, ne respectant plus la norme de sécurité recommandée pour un bâtiment de cette envergure. Les défauts de construction furent camouflés, peignant le Sampoong en rose afin de détourner l’attention des visiteurs. Ce rose devint sa marque de distinction, le détachant du paysage urbain et attirant les quelques touristiques étrangers présents aussi dans la capitale ces années-là. En effet, parmi les 502 victimes de l’effondrement le 29 juin 1995, on a dénombré :
– 1 brésilien, 1 français, 1 chinois, 1 japonais, 1 thaïlandais, 1 taïwanais, 1 américain, 2 australiens, 3 sud-Africains, 3 canadiens.
Mais surtout 487 Coréens. 937 personnes furent également blessées au point de nécessiter des soins médicaux, sur 1 500 visiteurs coincés dans les décombres du bâtiment. Le désastre fut tel qu’il fallut plus d’une semaine pour les pompiers pour secourir les blessés et récupérer les corps des victimes. Hormis les défauts de construction entourant les colonnes trop fines et pas assez nombreuses, le principal problème résidait dans le système d’air conditionné du centre commercial, et son chauffage. Le cinquième étage, pour les restaurants tout particulièrement, avait un système de chauffage thermique au sol dans une chape de béton de 1,2m d’épaisseur, ajoutant un poids conséquent sur le building. Quant à l’air conditionné, elle était produite par des machines pesant quinze tonnes chacune, posées sur le toit.

Après trois années en activité, les machines durent être déplacées d’un côté des toits vers l’autre, car beaucoup de voisins se plaignaient du bruit que produisant la climatisation. Compte tenu du poids des machines, il était recommandé de les déplacer par hélicoptères ou grues, mais LEE JOON refusa pour économiser des frais, et mit en place un système pour les tracter manuellement le long des toits, causant à ce moment-là des fissures dans la structure, où manquaient des colonnes. Les colonnes n’étant pas alignées entre le cinquième et les autres étages, il ne suffisait alors de rien pour que l’ensemble de la structure se brise et s’effondre, ce qui finit par arriver deux ans plus tard.
20 secondes. C’est seulement le temps qu’il a fallu pour que les cinq étages de Sampoong ne soient réduits en poussière. Tout d’abord, au mois d’avril 1995, des fissures avaient fait leur apparition sur le plafond du cinquième étage dans l’aile sud, LEE JOON décidant de déplacer du matériel et des marchandises dans le sous-sol du centre commercial pour alléger l’étage, plutôt que de faire appel à des professionnels afin de s’assurer de la sécurité de tous. Le matin du 29 juin, plusieurs fissures s’ajoutèrent en quantité, et la décision prise fut de non pas évacuer le bâtiment, mais de fermer le cinquième étage jusqu’à nouvel ordre, afin de ne pas perdre plus d’argent. On dénombrait alors environ 1 500 personnes dans Sampoong. C’est à 17h que le plafond du cinquième commença alors à s’affaisser petit à petit.

C’est alors que des experts ont été appelés, révélant un risque d’effondrement prochain. Cinq heures avant la tragédie, les visiteurs se sont plaint de bruits sourds, attribués à la climatisation qui fut donc éteinte. Les vibrations dans le bâtiment ont été de plus en plus flagrantes, et la majorité des fissures au plafond atteignait les 10cm. Quand il fut évident que Sampong ne tiendrait plus très longtemps, un comité fut réuni afin de décider s’il fallait oui ou non évacuer les clients, ce que LEE JOON continua de refuser, pensant à ses revenus perdus. Quand des craquements sonores se ont été entendu à 17h52, et que l’alarme d’évacuation fut enfin sonnée, il était trop tard. Le centre commercial s’effondra à 17h57 en quelques secondes, engloutissant avec lui tous les visiteurs qui n’étaient pas conscients des risques qu’ils avaient encourus ce jour-là en venant faire une activité aussi insignifiante que du shopping entre amis ou familles.
Le plafond se fissura, les machines pour l’air conditionné traversèrent le plafond pour se fracasser sur les colonnes qui retenaient jusque-là tant bien que mal le bâtiment, en vain. L’aile sud n’existait plus, et cela résultat en $206 millions de frais de dommage entre l’effondrement et les frais investis dans le bâtiment, mais aussi les structures alentour qui furent elles aussi endommagées. Pourtant, les fissures du cinquième étage avaient gagné le quatrième à midi, ce qui aurait dû convaincre LEE JOON du danger imminent et de la vitesse d’à laquelle ça se détériorait.

Quatre grandes fautes furent pointées du doigt, comme ayant pu permettre d’éviter la catastrophe :
- Modification interne du bâtiment, ayant fragilisé sa structure.
- Surcharge, le cinquième étage ajouté étant particulièrement lourd.
- Défauts de construction, la qualité des matériaux et surtout du béton étant médiocre.
- Avertissement ignoré, lorsque des fissures apparurent dans la structure.
La première hypothèse des autorités fut que le centre commercial ait été victime d’une attaque terroriste de la part de la Corée du Nord, ou d’une fuite de gaz (déjà trois accidents de ce type la même année), faisant qu’une enquête a dû être conduite. Le bilan des morts, bien que catastrophique, aurait pourtant pu être bien pire si l’intervention des secours n’ait pas été aussi efficace et rapide. En effet, des centaines de personnes furent secourues des décombres en un rien de temps, minimisant leurs blessures pour certains. Des grues ont même été nécessaires afin de déblayer les débris sur plusieurs jours. Le maire de Séoul de l’époque, CHOI PYONG YOL, envisagea de suspendre les recherches des victimes, car craignant que l’aile nord s’effondre aussi, mais continuât finalement à la suite de violentes manifestations des proches des victimes disparues. Finalement, au dix-septième jour suivant l’incident, un dernier jeune garçon de 19 ans fut secouru, et on déclara les recherches terminées.

Cinq ans après l’effondrement, un sondage du gouvernement détermina que 84 % des buildings en Corée de plusieurs étages nécessitaient des réparations, et que 14 % ne respectaient pas les règles de sécurité. Seulement 2 % étaient donc conforme aux règles, ne faisant que souligner les problèmes d’infrastructure sur le territoire. Un procès eut lieu, afin de juger de la responsabilité de LEE JOON dans l’accident. Pour l’effondrement du Sampoong qui entraîna la mort de 502 personnes, et plus de 900 blessés, il écopa de 10 ans de prison lors de son premier procès pour négligence ayant causé la mort, réduit à 7,5 années en appel. Le CEO du centre commercial fut jugé complice d’homicides involontaires et corruption et reçu 7 ans. Le procès détermina que le point de non-retour fut le déplacement des machines pour air conditionné, qui causa les premières fissures deux ans avant l’effondrement.
LEE JOON se construisit une réputation profondément antipathique, ayant déclaré que sa préoccupation première n’était pas la sécurité des visiteurs en cas d’accident, mais la perte financière que cela aurait entraînée. Ce comportement lui aurait valu une première peine de 20 ans, si son aspect involontaire n’avait pas été retenu. Emprisonné en 27 décembre 1995, il est décédé le 4 octobre 2003 de diverses maladies, dont le diabète, après avoir vécu seulement quelques mois libre après avoir purgé sa peine. D’autres personnes reçurent des sanctions pénales, majoritairement pour manquement aux règles de sécurité et pour corruption. Quant aux familles endeuillées, elles reçurent une compensation financière de $220.000 pour chaque victime.

On a estimé que les indemnisations ont atteint les $300 millions, l’entreprise Sampoong Group devant mettre la clef sous la porte après avoir remboursé sur plusieurs années les familles. Ces dernières reprochèrent également à la ville de Séoul de ne pas avoir fourni d’accompagnement psychologique à la hauteur du traumatisme causé. De plus, un sondage détermina que 21,7 % des victimes perdirent leur travail, à cause des blessures physiques et/ou psychologiques. Les lois changèrent à la suite afin de renforcer les règles de sécurité pour que jamais plus ne se reproduise pareille tragédie. Les débris et l’aile restante du Sampoong ont été démolis et nettoyés afin de laisser place à un mémorial dont le terrain fut ensuite vendu à un particulier. De nouveaux bâtiments furent construits, effaçant toutes traces du centre commercial endeuillé.
Récemment, on a reparlé de ce tragique incident, car YOON SUK YEOL, le président qui fut destitué cette année suite à sa tentative ratée d’imposer la loi martiale fin 2024, résidait dans le nouveau complexe d’appartement de luxe Acrovista qui a été construit sur les anciennes ruines de Sampoong. De plus, 2025 marque les trente ans depuis ce tragique accident, qui toucha profondément la Corée. Netflix en a profité pour sortir une série de témoignages sur différentes affaires et tragédies qui ont bouleversé le pays, dont cet effondrement, dans la série « Korean Tragedies : Echoes of Survivor ».

Une telle catastrophe a-t-elle déjà eu lieu dans votre pays ? Quelles leçons devrions-nous tirer de cette histoire, et avez-vous regardé les témoignages récemment diffusés ? Faites-le-nous savoir en commentaire !
Journaliste : Pillet Anaïs
Photos : sous les photos
Source : KSTATION TV