SONG BYUNGCHUL - Los Angeles Times
Peut-on tuer sans raison ? La vengeance, la tromperie, la recherche de pouvoir, toutes des excuses qui ont poussé certains criminels à commettre l’irréparable. Mais quand est-il lorsque le meurtre demeure sans raison valable ?

Le 5 mai 2003, à Los Angeles, la police débarque dans un immeuble situé au 630 S.Masselin Avenue, dans un quartier surnommé « Korea Town ». Maison de plusieurs familles d’origines coréennes, ce quartier à la réputation d’ordinaire calme et paisible devient l’espace d’une nuit connue pour l’affaire judiciaire que l’on appellera « Miracle Mile Murders », qui ôta la vie de trois personnes ; SONG CHIHYON (30 ans), HYUNWOO (2 ans) et MIN EUNSIK (56 ans). Pendant six ans, l’affaire n’est pas résolue, un cold case comme un autre…
Les cris d’une mère peuvent être les plus déchirants, lorsqu’elle découvre son enfant, sans vie. COSMOS CHANG se rend comme plusieurs fois par mois chez sa fille, SONG CHIHYON, pour pouvoir voir et s’occuper de son petit-fils HYUNWOO. Mais quelle ne fut pas sa surprise, et surtout l’horreur ressentie, que de les retrouver tous deux ainsi que la nourrice de l’enfant MIN EUNSIK, tués d’une balle dans la tête. L’enfant et la nourrice se trouvaient dans la salle de bain de l’appartement, tandis que la mère de famille a été bâillonnée de scotch, attachée, et également tuée par balle dans le salon. Les hurlements de COSMOS alertèrent les voisins qui appelèrent la police vers 18h. L’affaire était lancée.

La scène de crime est inhabituellement propre. Il ne semble pas y avoir eu de lutte, si ce n’est à proximité de CHIHYON, ni de vol. La piste du cambriolage n’est pas écartée, faute d’apparentes causes ou explications liées aux meurtres, mais rien ne fournit de pistes aux enquêteurs, jusqu’à l’autopsie de la mère de famille. En effet, sous le scotch qui lui recouvrait la bouche se trouve un morceau de gant en latex, ainsi que de l’ADN masculin. Malheureusement, au moment où le crime est commis, l’ADN n’a pas de correspondance avec la base de données de l’époque. Impossible donc de savoir qui est l’homme impliqué de près dans l’affaire.
« La loi n’oblige pas l’accusation à prouver l’existence d’un mobile. » – Procureur adjoint FRANK SANTORO
Selon le détective BRIAN MCCARTIN en charge de l’affaire, le morceau de gant se serait sans doute déchiré lorsque l’assaillant aurait retiré sa main du scotch alors qu’il s’en prenait à la mère de famille. Le premier suspect est alors le père, SONG BYUNGCHUL, connu pour avoir eu des relations extraconjugales, découlant sur des tensions dans le couple, ainsi que des difficultés financières dans le foyer. Le couple possédait une entreprise de vêtements qui rencontrait quelques soucis dus à un manque de clients.
Puis le 16 mai, la police reçoit une mystérieuse lettre anonyme qui accuse le mari du triple homicide. Dedans, on y lit de graves accusations, affirmant que BYUNGCHUL aurait fait appel à des tueurs venus tout spécialement de Corée pour ne pas éveiller les soupçons pour se débarrasser de son épouse afin de pouvoir vivre sa vie en plein jour avec sa maîtresse. Toutefois, on écarta rapidement le mari de l’affaire, car son ADN ne correspondait pas à celui retrouvé sur la scène de crime. Écarté, mais pas innocenté…
Les années passent, défilent. Aucune piste, aucun coupable, rien n’expliquant les faits. Jusqu’au 16 mars 2009, où l’ADN a un match dans la banque de données des autorités. Un voisin est identifié, ROBIN KYU CHO. Vivant dans le même immeuble, il n’a jamais été soupçonné par la police, rien n’ayant jusqu’alors semblé le relier aux victimes. Comme il ne possédait pas de casier judiciaire non plus, son ADN n’avait jamais été prélevé avant fin 2008 où il est inculpé pour fraude d’investissement d’un montant de plus de 2 millions de dollars, là où son ADN fut prélevé. Correspondant aux échantillons trouvés sur le morceau de latex, il fut donc arrêté le 16 mars, près de six ans après les meurtres.

Malgré tout, ROBIN nia en bloc, et bien que des informations qu’il livrait à la police aurait pue plaider en sa faveur, d’autres au contraire l’inculpaient davantage. Par exemple, il expliqua qu’il utilisait des gants en latex pour nettoyer sa voiture pour ne pas irriter ses mains, et que le tueur les lui avait peut-être volés. Toutefois, les autorités n’avaient jamais révélé à la presse avoir trouvé ce morceau de gant ni qu’il fut en latex, comment pouvait-il donc savoir qu’ils étaient présents sur la scène de crime ? En outre, il possédait des cartouches de calibre 38, les mêmes que celles utilisées dans l’affaire.
« Nous avons des preuves qui établissent le qui, le quoi et le quand. C’est le pourquoi qui reste un mystère. » – Procureur
Concernant son alibi, il expliqua ne pas se souvenir de ce qu’il avait fait la journée des meurtres, avant de revenir sur sa déposition pour affirmer avoir partagé un repas avec son frère dans une autre ville, et qu’il s’en souvenait soudainement, car il l’aurait noté dans un carnet à l’époque. Toutefois, impossible de trouver ces informations dans le fameux carnet, faisant passer ROBIN pour un menteur. Lors du procès qui se tiendra quelques années plus tard, personne ne fut à même de témoigner contre lui, ses enfants mettant même en avant ô combien il était un bon père aimant. Faute de preuves permettant de prouver son innocence, il fut reconnu coupable en 2012, et condamné en 2014 à la prison à vie sans possibilités de libération conditionnelle. Mais un problème persiste : le mobile.

ROBIN n’a jamais été capable de fournir le moindre mobile pour son prétendu acte cruel. Pendant le procès, le procureur souligna les difficultés financières de ROBIN, qui pourtant n’avait rien volé dans l’appartement familial, qui n’avait pas non plus de grandes sources de revenus. Comme l’accusé continuait de nier, le procès chercha juste à mettre en avant la préméditation et la culpabilité sans s’attarder sur les détails. Le 26 juin 2012 alors, il est reconnu coupable de meurtre au premier degré pour SONG CHIHYON et au second degré pour HYUNWOO et MIN EUNSIK. À l’entente du verdict, ROBIN fond en larmes. Il est alors âgé de 55 ans. Bien que condamné à la prison à vie, BYUNGCHUL exprime sa déception de ne pas le savoir condamné à mort, de même que la fille de la nourrice MIN EUNSIK.
« Il m’était insupportable de soutenir le regard des gens pendant toutes ces années. Ce n’est que maintenant que j’ai enfin le sentiment que cette injustice qui me rongeait depuis si longtemps est réparée. » – SONG BYUNGCHUL
Lors des nombreuses théories évoquées pendant le procès, une était que l’auteur de la lettre anonyme pour accuser le mari aurait été ROBIN pour détourner les soupçons. La police avait à l’époque mis sous filature le mari, et enquêtait sur d’éventuels tueurs coréens, en vain. Ne pouvant prouver son absence de culpabilité, ROBIN fut donc condamné uniquement, car son ADN a été retrouvé sur le morceau de gant. Enfin, la lettre anonyme a été tapée à la machine, et on en retrouva une à son domicile, bien qu’il soit impossible de savoir si c’est celle qui a servi pour rédiger la lettre. Néanmoins, il collectionnait les timbres, et le timbre retrouvé sur la lettre anonyme n’était plus un timbre en circulation, ni très courant, ce qui pouvait constituer une piste renvoyant à ROBIN.
En résumé ;
- Incriminant : ADN présent sur le morceau de latex retrouvé sur la bouche de la victime.
- Suspect : connaissance du fait que les gants utilisés étaient en latex sans que cette information n’ait été dévoilée à la presse.
- Étrange : présence d’une machine à écrire et de timbres de collection chez ROBIN.
Le prisme sur cette affaire est en revanche assez différent entre les États-Unis et la Corée. Dans la presse coréenne, on met en avant que le coupable a enfin été trouvé, après plusieurs années passées sans réponse, ne remettant donc ainsi pas en cause la culpabilité de ROBIN sans chercher à connaître les raisons de son acte. Les États-Unis soulignent davantage l’absence de mobile ou d’explication, causant une zone d’ombre planant toujours sur l’affaire, ce qui évita à l’accusé d’être condamné à mort. Ce triple meurtre choqua profondément la Corée et la communauté coréenne américaine à l’époque.

- Au cœur du verdict : le Han
Lors d’un entretien avec la presse, BYUNGCHUL utilisa la phrase « 한이 풀린다 », qui n’est pas une phrase traduisible dans d’autres langues tant elle incorpore une valeur fondamentale à l’identité coréenne : le Han. Bien que les médias l’aient traduit par la suite comme une douleur, un poids qui disparaît, le Han est un élément bien plus complexe de la culture coréenne qui englobe un tumulte d’émotions négatives, passant de la douleur profonde, au regret, au ressentiment ou encore la frustration face à une injustice. En l’utilisant, BYUNGCHUL exprime son soulagement aussi bien pour sa famille, que pour lui-même qui considère avoir été victime d’une injustice en ayant été soupçonné dans cette affaire.
L’idée du Han est particulièrement rattachée à l’histoire de la Corée, et les souffrances vécues. Il peut représenter un sentiment collectif en temps de guerre (guerre de Corée), d’oppression ou d’occupation (hégémonie japonaise), de grande catastrophe (Sewol) voire même de périodes de famine ou de pauvreté. Des œuvres artistiques sont même devenues célèbres pour convier ce sentiment commun à un peuple, l’exemple le plus populaire étant le chant « Arirang ». Dans ce chant, la souffrance du peuple est exprimée par les paroles, mais transformée par le chant à l’unisson des Coréens.
La musique traditionnelle a toujours été le vecteur principal du Han, notamment via le genre du Pansori. Considéré comme un art narratif, le chanteur raconte une histoire qui alterne en chant et dialogue, accompagnés d’instruments traditionnels. Dans le monde des médias, on peut citer par exemple le film « Secret Sunshine » de 2007, réalisé par LEE CHANGDONG, qui parle de la douleur d’une mère qui perd son enfant, comme un miroir de la douleur de BYUNGCHUL.
Que pensez-vous de cette affaire ? Peut-on juger quelqu’un de coupable sans mobile ou motif clair ? Partagez-nous vos réactions en commentaire !
Journaliste : Pillet Anaïs
Sources : KSTATION TV, en hyperliens, sous les photos